Conscience
La contradiction silencieuse du développement personnel
24 avril 2026

La contradiction silencieuse du développement personnel

Le secteur du développement personnel promet systématiquement la libération — des peurs, des blocages, des conditionnements — tout en mobilisant, dans ses pratiques commerciales, des leviers d’urgence, de rareté et de culpabilité parfaitement documentés. Cet article décrit pourquoi cette contradiction tient, et ce qu’elle coûte à ceux qui la vivent des deux côtés.

EXPLORATOIRE + EXPÉRIENCE


Comment le dév perso peut-il à la fois libérer et vendre par la peur ?

J’ai assisté un jour à un webinaire d’un coach que je respecte. Le fond était juste, le propos apaisant, l’intention visiblement bienveillante. À la trente-septième minute, un compte à rebours de trois heures est apparu sous la vidéo, avec ce message : « Cette offre disparaît ce soir à minuit. Tu connais tes schémas. À toi de voir si tu choisis la répétition ou le passage. » La contradiction ne m’avait pas sauté aux yeux pendant trente minutes. Elle l’a fait après.

La personne qui animait ce webinaire n’est pas un escroc. Elle a suivi un parcours intérieur réel, elle a aidé des gens, elle le sait, ses clients le savent. Et elle utilise en toute bonne foi une technique de vente — la pression par la rareté temporelle — décrite dans la littérature scientifique depuis 1975 comme un des leviers de conformité les plus puissants. Comment les deux tiennent ensemble ?

La réponse courte : ils tiennent parce qu’ils sont pensés séparément. Le contenu thérapeutique vient d’un réseau de transmission (écoles, livres, maîtres). La machinerie commerciale vient d’un autre réseau, totalement distinct, importé sans recul depuis le marketing en ligne. Les deux circulent dans les mêmes personnes sans se croiser.

Ce n’est pas un mensonge. Ce n’est pas un complot. C’est une configuration — que la sociologie, la psychologie clinique et les études religieuses décrivent aujourd’hui de façon convergente. La tension entre un discours de libération et des pratiques d’influence y est analysée comme une propriété structurelle du champ, pas comme un défaut moral individuel.

Une hypothèse structure tout ce qui suit : la bonne foi inconsciente. Des personnes sincèrement transformées par une méthode en viennent, via des dispositifs psychologiques et économiques bien identifiés, à reproduire des pratiques qu’elles condamneraient hors de leur champ. C’est précisément l’angle que retiennent la plupart des chercheurs réflexifs, et c’est l’angle que je tiens aussi.

Un retour sur moi-même, pour que ce soit net. J’ai lu ces livres. J’ai acheté des formations. J’ai été séduit par certaines promesses, j’ai consommé du contenu « développement personnel » pendant des années avant de commencer à voir la mécanique derrière. Les outils symboliques que j’utilise aujourd’hui sur ce site — Human Design, Gene Keys, BaZi, astrologie — sont explicitement cadrés comme exploratoires, là pour observer, pas pour enfermer. Ce texte n’est donc pas un jugement extérieur. C’est une description depuis l’intérieur du champ, par quelqu’un qui a mis du temps à en dessiner les contours.

Qu’est-ce que le spiritual bypassing ?

Le concept de spiritual bypassing — « contournement spirituel » — a été forgé en 1984 par le psychothérapeute transpersonnel John Welwood, dans un article intitulé « Principles of Inner Work: Psychological and Spiritual » pour le Journal of Transpersonal Psychology. Welwood définit le phénomène comme une tendance à utiliser des idées et pratiques spirituelles pour contourner des affaires personnelles et émotionnelles inachevées, consolider un sens du soi fragile, ou minimiser des besoins et des tâches de développement. Il reprend cette définition dans Toward a Psychology of Awakening (Shambhala, 2000). FACTUEL

Un point, crucial pour la suite, mérite d’être souligné. Dans son entretien de référence avec Tina Fossella pour Tricycle Magazine (2011), Welwood insiste : le bypass est « largement inconscient » et survient chez des pratiquants qui essaient sincèrement de travailler sur eux-mêmes. Il parle d’un aléa professionnel de la voie spirituelle, pas d’une faute. Le mécanisme qu’il décrit — premature transcendence, transcendance prématurée — consiste à mobiliser des concepts d’éveil, de non-attachement ou d’amour inconditionnel avant d’avoir traversé le travail psychologique correspondant. Le résultat est une identité spirituelle compensatoire qui masque, sans la résoudre, une identité déficiente sous-jacente.

Robert Augustus Masters, dans Spiritual Bypassing (North Atlantic Books, 2010), systématise cette clinique en une dizaine de symptômes : détachement exagéré, engourdissement émotionnel, sur-valorisation du positif, phobie de la colère, dévaluation du personnel au profit du spirituel. FACTUEL

Le concept a été validé empiriquement. Gabriela Picciotto, Jesse Fox et Félix Neto ont publié en 2018 dans le Journal of Spirituality in Mental Health une phénoménologie du spiritual bypass fondée sur huit entretiens semi-directifs. Leur étude identifie trois causes principales — traumas antérieurs, besoin d’appartenance, aversion pour la souffrance psychologique — et trois conséquences : isolement, stagnation développementale, difficultés relationnelles. Un an plus tôt, Jesse Fox, Craig Cashwell et Gabriela Picciotto avaient développé la Spiritual Bypass Scale-13 (Spirituality in Clinical Practice, 2017), un instrument psychométrique à deux facteurs — Évitement psychologique et Spiritualisation — qui corrèle positivement avec le névrosisme et la détresse psychologique. FACTUEL

Ce que cette littérature rend visible est précisément le cœur du problème : une personne sincèrement engagée peut mobiliser un vocabulaire de libération (présence, acceptation, abondance, vibration) pour éviter l’examen critique de ses propres pratiques commerciales. La bonne foi n’est pas un alibi rhétorique. C’est la condition psychologique qui rend le bypass opérant.

Pourquoi « tu attires ce que tu es » fonctionne comme verrou psychologique

The Secret de Rhonda Byrne (Atria Books, 2006) a formalisé pour un public de masse une proposition ancienne — nous en avons retracé la généalogie dans l’article précédent : « Thoughts are magnetic, and thoughts have a frequency. » Cette causalité mentale produit un effet de verrouillage descriptible en quatre temps. EXPLORATOIRE

Schéma du verrou de la loi d'attraction en quatre temps : système non falsifiable

D’abord, une prémisse métaphysique : l’individu crée sa réalité par sa vibration, ses pensées, son énergie. Ensuite, un corollaire logique : si le résultat promis n’advient pas, le problème est interne — mauvaise fréquence, croyances limitantes, résistance inconsciente. Puis une offre de remédiation : nouveau programme, mastermind, retraite, produit — reformulée comme « investissement dans soi », ce qui disqualifie d’avance la critique économique. Enfin, une boucle : l’échec suivant est à nouveau réimputé à la personne. Le dispositif est structurellement non-falsifiable. Impossible de mettre la méthode en défaut : tout résultat contraire prouve que c’est la personne qui n’a pas assez travaillé. C’est ce que Barbara Ehrenreich appelait « la face sombre de la pensée positive » dans Bright-Sided (Metropolitan Books, 2009), et que Ronald Purser théorise comme « individualisation des problèmes structurels » dans McMindfulness (Repeater Books, 2019).

Ce verrou n’exige aucune intention manipulatoire. Il s’appuie sur un biais bien documenté : la Just World Hypothesis de Melvin Lerner (The Belief in a Just World, Plenum, 1980), reprise et discutée par Carolyn Hafer et Laurent Bègue dans une revue de synthèse publiée en 2005 dans le Psychological Bulletin. Les observateurs d’une souffrance injustifiée tendent spontanément à dévaloriser la victime pour préserver leur conviction d’un monde juste. Un public déjà enclin à ce biais trouvera immédiatement plausible le récit attractionnel. Et un coach qui y croit lui-même ne perçoit pas qu’il l’active. La personne bien intentionnée ne trompe pas ; elle habite sincèrement un cadre dont elle ne voit pas le verrou. [FACTUEL sur le biais, EXPLORATOIRE sur le lien de causalité]

Il faut nuancer, pour ne pas tomber dans le rejet binaire de tout travail intérieur. Il y a deux niveaux distincts dans ce qu’on appelle « loi d’attraction ». Au niveau motivationnel, visualiser un objectif accessible — un projet à mener, une rencontre à provoquer, un changement à enclencher — nourrit le désir, soutient la motivation, oriente l’attention vers les moyens d’y arriver. Ça marche. Ce n’est pas magique, c’est un mécanisme attentionnel et motivationnel classique, étudié depuis des décennies. Au niveau que j’appellerai « magique » faute de meilleur terme — visualiser voler comme Superman, acquérir un pouvoir physique qui relève de la fiction — on quitte le champ de ce que la science contemporaine sait mesurer et reproduire. Je n’affirme pas que « ça ne marche pas » : ce serait une conclusion factuelle que la recherche actuelle ne permet pas de trancher de manière définitive, et on sait par exemple que la pensée produit des effets corporels mesurables bien réels (l’effet placebo en est un cas documenté). Je dis qu’on est dans un registre qui n’est ni vérifiable ni réfutable par la méthode scientifique actuelle. Le verrou commence exactement au moment où le premier niveau se met à recouvrir le second, et où l’échec du second se met à valider rétrospectivement le premier. C’est là que « tu attires ce que tu es » bascule d’une observation utile à une accusation silencieuse.

Pourquoi des personnes sincères utilisent des techniques manipulatoires sans le voir

Il existe au moins six cadres théoriques qui, mis en séquence, expliquent comment cela se produit chez des personnes de bonne foi. Je les détaille parce qu’aucun d’entre eux, pris seul, n’exige de supposer une intention trompeuse — et c’est précisément leur emboîtement qui rend la mécanique compréhensible sans qu’on ait à juger des individus.

Six mécanismes d'aveuglement de bonne foi

La dissonance cognitive. Leon Festinger, dans A Theory of Cognitive Dissonance (Stanford UP, 1957), a montré que face à une incompatibilité entre ses convictions et ses actes, un individu réajuste le plus souvent la perception de l’action plutôt que l’action elle-même. Le coach qui se vit comme libérateur reformule : « je les aide en les poussant », « l’urgence est pédagogique », « le prix élevé est un engagement transformateur ». L’étude classique de Festinger, Riecken & Schachter, When Prophecy Fails (1956), ajoute un résultat contre-intuitif — à manier avec la réserve méthodologique que lui ont appliquée les lectures récentes : l’échec manifeste d’une prédiction ne produit pas, chez les membres les plus engagés, le désinvestissement, mais le renforcement. Appliqué au champ : quand les résultats promis ne se matérialisent pas pour la majorité des clients, les formateurs très engagés intensifient le discours plutôt que de réviser la promesse. FACTUEL

La formation adaptative des préférences. Jon Elster, dans Sour Grapes) (Cambridge UP, 1983), décrit le mécanisme par lequel on révise ses désirs pour les accorder à ce qu’on peut obtenir ou défendre. Un coach ayant investi temps, argent et identité dans une formation onéreuse aura tendance à réviser ses préférences pour juger « utile » et « éthique » ce que sa formation lui a enseigné. Reconnaître le contraire impliquerait un coût existentiel disproportionné. La rationalisation post-hoc n’est pas de la mauvaise foi — c’est la forme ordinaire du maintien de la cohérence de soi. EXPLORATOIRE

L’isomorphisme institutionnel. Paul DiMaggio et Walter Powell, dans un article fondateur de l’American Sociological Review (1983), ont identifié trois forces qui homogénéisent les organisations d’un même champ : coercitive, mimétique (on imite ce qui réussit en contexte d’incertitude) et normative (professionnalisation, cursus standardisés). Le dispositif de l’International Coaching Federation — Core Competencies, code d’éthique, crédentialisation — produit l’isomorphisme normatif. Le mimétisme explique que la quasi-totalité des coachs adoptent les mêmes funnels de vente, les mêmes scarcity timers, les mêmes « challenges de cinq jours » — non par cynisme, mais parce que ces dispositifs sont perçus comme ce qui marche. La contradiction avec le discours de libération n’est pas thématisée parce que le champ lui-même l’a standardisée et rendue invisible. FACTUEL

La lecture retournée de Cialdini. Robert Cialdini a codifié dans Influence (1984) les principes de persuasion documentés dans la recherche — nous les avons analysés en détail dans un article précédent. Ironie descriptible sans accusation : ses ouvrages étaient écrits comme outils de protection du consommateur. Ils sont aujourd’hui lus en formation coaching comme boîte à outils marketing. Les funnels empilent littéralement ces leviers : countdown timers (rareté), témoignages vidéo (preuve sociale), « founding members » (unité), bonus dégressifs (réciprocité), « si tu ne t’engages pas maintenant, tu confirmes ton ancien schéma » (engagement et cohérence).

Le désengagement moral. Albert Bandura, dans un article de 1999 publié dans Personality and Social Psychology Review, décrit huit mécanismes qui permettent à des personnes dotées de standards moraux ordinaires d’agir en contradiction avec ces standards sans ressentir de conflit interne. Quatre sont particulièrement actifs dans le champ : la justification morale (« je sauve des vies », « je libère des gens »), l’euphémisation du langage (« container sacré » et « investissement dans soi » plutôt que « vente à ticket élevé »), la diffusion de responsabilité (dans le modèle setter → closer → coach du high-ticket, chaque acteur n’incarne qu’une partie de la chaîne et peut maintenir son image de soi cohérente), et l’attribution de blâme (« si ça n’a pas marché, c’est leur résistance »). FACTUEL

La sincérité du converti. Eric Hoffer, dans The True Believer (Harper, 1951), a proposé un cadre plus large et plus ancien : le croyant sincère investit dans une cause la fonction d’un sens identitaire retrouvé. Sa foi n’est pas calculée — et c’est précisément cette foi qui le rend incapable de distancier critiquement les outils associés à la méthode qui l’a transformé. SYMBOLIQUE

Articulés ensemble, ces six cadres composent une séquence explicative cohérente. Une personne sincèrement transformée entre dans une école qui lui transmet simultanément un ethos professionnel et un paquet standardisé de pratiques commerciales. Elle s’approprie les leviers d’influence comme techniques. Elle gère les dissonances émergentes par rationalisation adaptative. Elle maintient la cohérence de son identité via le désengagement moral. À aucun moment cette séquence n’exige de supposer une intention trompeuse. C’est exactement ce qui la rend difficile à voir de l’intérieur.

Pourquoi cette industrie ne peut pas s’auto-corriger

Au-delà des mécanismes psychologiques individuels, il y a une architecture sociale qui rend le champ particulièrement résistant à la critique interne. Cinq travaux la décrivent de manière convergente.

Eva Illouz et Edgar Cabanas, dans Happycratie (Premier Parallèle, 2018), montrent comment le bonheur s’est installé comme norme morale, adossé à une psychologie positive dont les postulats servent à naturaliser la responsabilité individuelle. Leur critique porte moins sur les praticiens que sur la structure de l’argument : si une part significative du bonheur relève du contrôle volontaire individuel, alors la richesse, la pauvreté, la santé et la maladie deviennent imputables à l’effort personnel — et les problèmes sociaux s’effacent. FACTUEL

Nicolas Marquis, dans Du bien-être au marché du malaise (PUF, 2014), tient une position singulière et précieuse. Il refuse à la fois le « modèle du déclin » (qui voit le dév perso comme symptôme de narcissisme contemporain) et le « modèle du pouvoir » (qui le réduit à un instrument néolibéral). Pour Marquis, le développement personnel est d’abord une pratique d’auto-interprétation qui rend la vie quotidienne communicable dans un monde où les ressources collectives de sens se sont affaiblies. Les usagers n’y sont ni dupes ni victimes — ils y trouvent quelque chose qui leur est réellement utile. C’est la posture que je retiens ici : ni célébration, ni condamnation. EXPLORATOIRE

Micki McGee, dans Self-Help, Inc. (Oxford UP, 2005), a forgé le concept de belabored self — soi indéfiniment remis au travail. Elle rejette la thèse du narcissisme : le recours massif à la self-help répond à une insécurité économique croissante et non à la vanité. Barbara Ehrenreich, dans Bright-Sided (2009), a formulé cela d’une phrase devenue quasi-proverbiale dans la littérature critique : l’envers de l’insistance sur la positivité, c’est une insistance dure et silencieuse sur la responsabilité individuelle — si votre entreprise échoue ou si votre emploi disparaît, ce doit être parce que vous n’avez pas assez essayé. FACTUEL

Thierry Jobard, dans Contre le développement personnel (Rue de l’échiquier, 2021), synthétise pour le public francophone. Son axe est clair : l’axiome central du DP — « quand on veut, on peut » — efface le collectif. Il documente une donnée de marché utile. Entre 2011 et 2021, le nombre de titres de développement personnel publiés en France a plus que doublé, passant de 459 à 921 (chiffres Livres Hebdo). La seule année 2020-2021 a connu une progression de +27,5 %. FACTUEL

Ces contributions convergent sur une thèse descriptive : le développement personnel individualise structurellement des malaises sociaux. Cette individualisation n’est pas un complot, c’est une forme. Elle rend la pratique professionnelle du coach plausible, utile, économiquement viable — et produit, comme effet de bord, la rhétorique de responsabilité totale qui servira ensuite de verrou psychologique.

Les données publiques confirment l’ampleur du phénomène en France. La Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (MIVILUDES) a publié en avril 2025 son rapport d’activité 2022-2024. Elle a reçu 4 571 signalements en 2024 — contre 2 160 en 2015, soit une hausse de 111 % en dix ans. La santé et le bien-être sont devenus la première thématique de signalements, avec 37 % du total. Le nombre de faits signalés à la justice a plus que doublé sur la période récente — 33 en 2021-2022, 80 en 2023-2024. De son côté, la DGCCRF, dans son communiqué du 9 mars 2023, relevait que sur 165 professionnels du coaching bien-être contrôlés en 2021-2022, près de 80 % présentaient au moins une anomalie. Chez environ 20 %, la DGCCRF a constaté des pratiques commerciales trompeuses — faux diplômes, confusion entretenue avec le corps médical, allégations thérapeutiques. FACTUEL

Ces chiffres ne disent pas que la majorité des coachs sont des escrocs. Ils disent qu’un champ économique en croissance rapide, sans cadre réglementaire clair, développe mécaniquement une zone de pratiques problématiques que ni le marché ni l’auto-régulation des fédérations professionnelles ne parviennent à résorber.

Quand un diagnostic cesse d’être un outil pour devenir une cage

Il y a un mécanisme particulier qu’on voit peu discuté, et qui pourtant concerne directement ce site. Les grilles de diagnostic personnel — Human Design, Énéagramme, HPI, TDAH, BaZi, thèmes astrologiques, MBTI, profils de personnalité de toute sorte — peuvent libérer ou enfermer, selon le sens dans lequel elles circulent. EXPÉRIENCE + EXPLORATOIRE

Quand on découvre qu’on est « Projecteur », « 4w5 », « HPI » ou « DAH », il se passe quelque chose d’utile. On comprend certains de ses fonctionnements, on cesse de se reprocher des manières d’être qui sont simplement des manières d’être, on se donne la permission de s’accorder avec soi-même. C’est précieux. Les grilles fonctionnent ici comme des miroirs temporaires — elles reflètent, on y voit clair, on repart.

Elles basculent au moment où le miroir devient verdict. Le mécanisme est simple : quelqu’un — un livre, un coach, un algorithme de test, un ami bien intentionné — nous désigne. « Tu es comme ça. » La conscience se déplace alors spontanément vers ce qui confirme la désignation. On trouve dans son quotidien les preuves du diagnostic, on les collectionne, on les commente. L’identité se rigidifie autour de l’étiquette. Et comme toute identité rigide, elle se met à demander du soin — nouveau livre, nouvelle lecture, nouveau coach, nouveau programme pour « exprimer pleinement son type », « débloquer son profil », « se réaligner avec sa nature ».

C’est là qu’une offre commerciale s’installe logiquement. L’étiquette désigne un manque. Le manque appelle une solution. La solution se vend.

Un retour sur moi-même, parce que je tiens à être net sur ce point : j’utilise tous ces outils ici, sur un-finity.fr. Human Design, Gene Keys, BaZi, astrologie, numérologie, I-Ching — ils forment la matière d’Aleph, le système que je construis. Ils me sont utiles, et je continuerai à les utiliser. Je sais simultanément comment ils peuvent retourner leur fonction. Ce qui distingue un outil d’une cage, ce n’est pas l’outil — c’est la capacité de le poser.

La formule qui me sert de garde-fou, dans ma propre pratique comme dans ce que je propose à d’autres, je l’ai posée dans le texte d’ouverture de cette série : on n’est pas qu’une chose. Ni qu’un type, ni qu’un diagnostic, ni qu’une case, ni qu’une définition. Un système symbolique dit quelque chose d’une facette — jamais la totalité de la personne. Le jour où l’outil prétend dire la totalité, il a cessé d’être un outil.

La question pratique devient simple. Un diagnostic utile est un diagnostic qu’on peut poser et déposer. On le pose pour éclairer quelque chose de précis, on le laisse de côté quand il n’est plus pertinent. Si l’étiquette s’installe comme identité permanente, si elle revient chaque fois qu’on a besoin de se définir, si elle oriente systématiquement l’achat du prochain livre, du prochain stage, de la prochaine lecture — alors l’outil est en train de devenir autre chose. Pas forcément par malveillance. Par usage.

Qui critique le mieux ce milieu, et pourquoi

La critique la plus féconde du secteur, aujourd’hui, ne vient pas des positions extérieures moralisatrices. Elle vient de personnes qui reconnaissent avoir été elles-mêmes, en toute bonne foi, dans la position qu’elles analysent désormais.

Matthew Remski, praticien de yoga réflexif, a publié Practice and All Is Coming (Embodied Wisdom Publishing, 2019 ; éd. révisée Surviving Modern Yoga, 2024), enquête de l’intérieur sur les dynamiques sectaires dans les écoles de yoga modernes. Ses co-auteurs du livre et du podcast Conspirituality (PublicAffairs, 2023) — Derek Beres et Julian Walker — partagent la même trajectoire depuis le milieu yoga et new age. Rina Raphael, ancienne journaliste santé devenue critique, a signé The Gospel of Wellness (Henry Holt, 2022). Jessica DeFino, ancienne rédactrice pour les applications Kardashian-Jenner, documente aujourd’hui la fusion wellness-beauty depuis sa position réflexive. Sarah Edmondson, ex-distributrice NXIVM, anime le podcast A Little Bit Culty.

En francophonie, Nicolas Marquis (PUF, 2014) reste la voix académique de référence, complétée par Michela Marzano pour la philosophie (Extension du domaine de la manipulation, Grasset, 2008).

Ce réseau de voix n’a ni centre ni mot d’ordre. Il partage cependant une règle implicite : décrire ses propres mécanismes avant ceux des autres. C’est cette règle qui permet à la critique d’être féconde plutôt que punitive, précise plutôt que généralisante, utile plutôt que polarisante. Un ancien du milieu qui décrit les techniques qu’il a lui-même utilisées, sans s’en exempter, n’attaque pas des personnes — il décrit une configuration. Et parce qu’il y était, il sait où regarder.

Ce que cela implique, pour un site comme celui-ci, est assez clair. Je n’écris pas ces textes d’une position surplombante. J’écris depuis quelqu’un qui a lu tous ces livres, qui a acheté des formations, qui a été séduit par certaines promesses, qui s’est redressé sur d’autres, qui utilise aujourd’hui encore des outils symboliques sans y croire comme à une métaphysique. C’est ce que je peux offrir : une description depuis l’intérieur, qui ne se donne pas le luxe de juger à distance.

À quel prix

La contradiction centrale du champ — promettre la libération des peurs tout en mobilisant la peur, l’urgence et la culpabilité pour vendre — n’est ni un défaut moral individuel, ni un complot coordonné. Elle est le produit prévisible d’une configuration où s’emboîtent plusieurs choses : une demande sociale réelle de sens dans un monde d’individualisation des malaises ; une offre professionnelle portée par des personnes souvent sincèrement transformées par une méthode ; une infrastructure commerciale standardisée importée sans recul critique depuis l’économie de la formation en ligne ; un cadre métaphysique non-falsifiable qui réimpute tout échec à la personne ; et un ensemble de mécanismes psychologiques — dissonance, rationalisation, désengagement moral — qui rendent les contradictions simultanément réelles et invisibles pour ceux qui les vivent.

Trois choses se dégagent. La critique la plus fiable du secteur ne viendra pas d’une extériorité moralisatrice, mais de praticiens réflexifs capables de décrire leur propre trajectoire. Les données publiques existent (MIVILUDES, DGCCRF, études académiques) et dessinent un paysage dont l’ampleur justifie une vigilance — sans pour autant supposer une intention trompeuse généralisée. Le verrou de la loi d’attraction mérite une attention particulière, parce qu’il immunise la méthode contre toute évaluation empirique : une offre non-falsifiable est une offre dont l’amélioration est structurellement impossible.

Le pari descriptif qui a guidé tout ce texte — la bonne foi inconsciente — n’est pas une indulgence. C’est la condition qui rend l’analyse opérante. Si le problème était de la malveillance isolée, il se réglerait par la sanction. Parce qu’il est structurel, il demande autre chose — une sociologie, une clinique, une culture professionnelle capable de tenir ensemble la sincérité de l’intention et la lucidité sur les dispositifs.

Ce que je fais ici, sur ce site, ce n’est pas condamner. C’est décrire. Les oiseaux étaient toujours là, la route aussi. Voir le verre tel qu’il est demande de regarder les deux en même temps, et de s’intéresser à pourquoi on voit l’un ou l’autre à un moment donné.

La question que laisse ce texte n’est pas « faut-il fuir le développement personnel » — il n’y a pas à fuir ce qui peut être utile. La question est : à quel prix je m’engage, dans quoi, et qu’est-ce que je garde le pouvoir de déposer quand je voudrai le déposer ?

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