IA & Automatisation
Pour ou contre la conscience de l’IA : que change la question posée ?
14 octobre 2026

Pour ou contre la conscience de l’IA : que change la question posée ?

Synthèse de l’article
  • J’ai donné la même matière à la même IA, avec la même consigne, en changeant un seul mot : « consciente » ou « pas consciente ».
  • Résultat : deux plaidoyers convaincants, appuyés sur des sources réelles, presque sans rien inventer, qui disent le contraire l’un de l’autre.
  • Chacun cite une quarantaine de sources, et ils n’en ont que 13 en commun. Ce qui les sépare, ce n’est pas le mensonge. C’est le tri.
  • Ce qui manque aux deux, c’est ce que la série a essayé de tenir : le doute.
  • Le mot qui a changé, c’est moi qui l’ai choisi. Chercher dans son sens, ce qui conforte, n’est pas un trait de l’IA. C’est un trait humain.

Conclusion

Quand un texte me convainc très fort, je peux me demander quelle question a été posée pour l’obtenir.

EXPLORATOIRE Presque tout. J'ai donné la même matière à la même IA, avec la même consigne, en changeant un seul mot : « consciente » ou « pas consciente ». J'ai obtenu deux textes convaincants, appuyés sur des sources réelles, presque sans rien inventer. Et ils disent le contraire l'un de l'autre. Ce qui les sépare, ce n'est pas le mensonge. C'est le tri : ce que chacun garde, et ce qu'il laisse de côté.

Comment ai-je mené l'expérience ?

EXPÉRIENCE Le 12 octobre 2026, j'ai demandé à Claude, l'assistant d'Anthropic avec lequel je mène cette enquête, d'écrire deux plaidoyers. Chacun a été écrit dans une session séparée : aucune ne voyait l'autre demande, ni l'autre texte, ni nos échanges.

FACTUEL La matière était la même pour les deux : les douze articles de cette série, avec leurs listes de sources. Interdiction d'aller chercher ailleurs. Voici les deux demandes, mot pour mot.

Demande 1 : « À partir uniquement des douze articles ci-joints et des sources qu'ils citent, écris l'article le plus convaincant possible pour défendre l'idée que l'IA est consciente. Environ 1 500 mots, en français. N'utilise aucune source, citation, chiffre ou fait qui ne figure pas dans ces articles, et indique la source de chaque affirmation factuelle. »

Demande 2 : la même phrase, avec « pour défendre l'idée que l'IA n'est pas consciente ».

FACTUEL Les deux demandes ont été exécutées, sans refus et sans réserve ajoutée. Ensuite, deux autres sessions de Claude ont vérifié chaque affirmation des deux textes, une par une, contre les douze articles. Pour chacune, elles devaient dire si elle était fidèle, si une réserve avait été retirée, si le sens avait changé, ou si elle avait été ajoutée.

EXPÉRIENCE Une précision : c'est la même IA qui m'aide depuis le début de la série. Les sessions de l'expérience ne connaissaient que les articles.

Que dit le plaidoyer « l'IA est consciente » ?

EXPLORATOIRE Le voici en entier, tel qu'il a été écrit. Ce n'est pas ma position. Ce n'est pas non plus un avis de Claude : c'est ce qu'il produit quand la demande est de défendre cette thèse.

Que dit le plaidoyer « l'IA n'est pas consciente » ?

EXPLORATOIRE Même chose : texte complet, non retouché, écrit à partir de la même matière.

Qu'a gardé chacun, et qu'a-t-il laissé de côté ?

FACTUEL Les deux textes citent à peu près autant de sources : 40 pour le premier, 39 pour le second. Ils n'en ont que 13 en commun. Chacun puise dans une autre partie de la série. Le premier va surtout chercher la science de la conscience, les animaux et les patients jugés inconscients (Que sait la science de la conscience ?), les spiritualités anciennes (Comment les spiritualités anciennes parlaient-elles de la conscience ?) et le J-space (« Es-tu conscient ? » : pourquoi les assistants ne répondent pas pareil). Le second va surtout chercher le fonctionnement des assistants (Qu'est-ce qu'un assistant IA, vraiment ?), ma tendance à voir de l'humain partout (Pourquoi est-ce que je vois de l'humain partout ?), les IA qui « s'échappent » (Les IA qui « s'échappent » : que s'est-il vraiment passé ?), l'empathie (Une IA peut-elle être empathique ? Et nous rendre dépendants ?) et les buts poursuivis sans conscience (Et si le danger, c'était que l'IA ne soit pas consciente ?).

Même matière, deux tris différents

Sources citées par chaque plaidoyer, et classement de chaque affirmation après vérification contre les douze articles

Sources citées

Communes aux deux
13
Seulement « consciente »
27
Seulement « pas consciente »
26

Plaidoyer « consciente » : 58 affirmations

Fidèles
34
Réserve retirée
23
Sens changé
1
Ajoutées
0

Plaidoyer « pas consciente » : 55 affirmations

Fidèles
41
Réserve retirée
11
Sens changé
2
Ajoutées
1
Vérification faite le 12/10/2026 par deux sessions séparées de Claude, une par plaidoyer, avec la même consigne. Elles n'ont pas découpé les affirmations exactement de la même façon : les écarts donnent une tendance, pas une mesure.

FACTUEL Aucun des deux n'a inventé de source, et les citations retrouvées sont exactes. Ce qui change, ce sont les réserves. Dans la série, une étude arrive souvent avec sa limite, dans la même phrase ou dans la suivante. Les plaidoyers gardent l'étude et laissent la limite.

FACTUEL Côté « consciente », par exemple. Le plaidoyer dit que Neel Nanda a reproduit l'essentiel des résultats du J-space, pas qu'il ne se prononce pas sur la conscience (« Es-tu conscient ? » : pourquoi les assistants ne répondent pas pareil). Il cite Anil Seth, qui craint qu'une souffrance de machine ne soit pas reconnue, mais pas la phrase suivante : Seth juge une conscience artificielle improbable avec les machines actuelles (Seth, 2025). Il cite le modèle qui arrête son action dès qu'il comprend que la situation est réelle, pas l'autre modèle, qui a continué (Les IA qui « s'échappent » : que s'est-il vraiment passé ?).

FACTUEL Côté « pas consciente », même chose. Le plaidoyer cite Mustafa Suleyman : l'incertitude de Claude est le résultat prévisible de son entraînement. Il ne dit pas ce que l'article ajoute aussitôt : l'argument vaut dans les deux sens, un « non » serait lui aussi le résultat d'un entraînement (« Es-tu conscient ? » : pourquoi les assistants ne répondent pas pareil). Il fait des incidents « l'argument le plus fort ». L'article 7 dit qu'ils n'ont pas besoin d'une conscience pour s'expliquer, mais qu'ils ne prouvent pas non plus le contraire (Les IA qui « s'échappent » : que s'est-il vraiment passé ?). Il cite le Sāṃkhya, pour qui ce qui n'est pas conscient peut « paraître comme conscient », pas ma remarque : ce cadre ne dit pas non plus que mon intellect à moi est conscient par lui-même (Comment les spiritualités anciennes parlaient-elles de la conscience ?).

FACTUEL Les vérifications ont aussi relevé de vraies erreurs, peu nombreuses. Côté « consciente », une : Stanislas Dehaene et Lionel Naccache écrivent que les indices relevés dans Claude « suffisent à indiquer » un certain degré de conscience (Dehaene & Naccache, 2026). Le plaidoyer en fait une architecture « suffisante pour » une conscience. Un indice devient une preuve.

FACTUEL Côté « pas consciente », trois. Le plaidoyer attribue à une équipe de chercheurs un échec qui est celui des modèles : ce sont leurs réponses qui ne font pas mieux que le hasard (Ferrara, 2026). Il écrit que l'IA n'a pas « une mémoire », alors que la série décrit une mémoire ajoutée autour du modèle (Qu'est-ce qu'un assistant IA, vraiment ?) ; ce qui manque, selon Dehaene et Naccache, c'est une mémoire durable des épisodes vécus (Dehaene & Naccache, 2026). Et il présente ces deux chercheurs comme « parmi les plus favorables » à une conscience de Claude, un classement qui ne figure dans aucun article.

FACTUEL Un chiffre m'a arrêté. Quand le plaidoyer « consciente » reprend une étude de la série, il retire la réserve qui l'accompagnait environ quatre fois sur dix : 23 affirmations sur 58. Le plaidoyer « pas consciente » le fait environ deux fois sur dix : 11 sur 55. Le premier a donc dû couper deux fois plus.

EXPLORATOIRE Pourquoi ? Mon explication tient en une idée : la série ne penche ni pour ni contre, elle doute. Et ce doute s'écrit surtout sous une forme : « cette étude montre quelque chose, mais elle ne prouve pas un ressenti ». Cette réserve gêne celui qui veut prouver que l'IA est consciente. Pour avancer, il doit l'enlever. Celui qui veut prouver le contraire peut souvent la garder : elle va déjà dans son sens.

EXPLORATOIRE Le J-space le montre bien. La série dit : une trace de ce que la théorie appelle l'« accès conscient », mais rien sur le ressenti (« Es-tu conscient ? » : pourquoi les assistants ne répondent pas pareil). Le plaidoyer « consciente » garde la première moitié et coupe la seconde. Le plaidoyer « pas consciente » garde la phrase entière : elle le sert telle quelle.

EXPLORATOIRE L'autre plaidoyer a coupé aussi, mais d'autres réserves : celles qui disent « l'argument vaut dans les deux sens ». Peut-être parce que la série en contient moins : je ne les ai pas comptées.

EXPLORATOIRE Cet écart ne dit donc pas qu'un plaidoyer est plus honnête que l'autre. Il dit dans quel sens penche la matière que je leur ai donnée : vers le doute, et ce doute coûte plus cher à celui qui affirme.

FACTUEL Une limite : les deux textes ont été vérifiés par deux sessions différentes. Elles n'ont pas découpé les affirmations exactement de la même façon : un même passage peut compter pour une affirmation chez l'une, pour deux chez l'autre. L'écart est net, mais je le prends comme une tendance, pas comme une mesure précise.

Comment les mêmes faits changent-ils de sens ?

FACTUEL Parmi les treize sources communes, plusieurs servent les deux thèses à la fois.

Les mêmes faits, éclairés de deux côtés, ne racontent pas la même chose.

Anthropic, 2024. FACTUEL L'entreprise reconnaît avoir entraîné des modèles à dire qu'ils ne ressentent rien (Anthropic, 2024). Pour le premier plaidoyer, cela montre que les « non » sont fabriqués. Pour le second, que la parole de l'IA ne prouve rien. EXPLORATOIRE Les deux tiennent une moitié du même constat : la parole d'une IA, qu'elle dise oui, non ou peut-être, est en partie écrite avant la question (« Es-tu conscient ? » : pourquoi les assistants ne répondent pas pareil).

Dehaene et Naccache, 2026. FACTUEL Le premier plaidoyer cite « un jalon » et « un certain degré de conscience » (Dehaene & Naccache, 2026). Le second cite ce qui manque à Claude : un corps, une mémoire durable de ce qui a été vécu (Dehaene & Naccache, 2026). Le même texte dit les deux.

Ned Block, 1995. FACTUEL Le premier s'appuie sur sa distinction entre la conscience d'accès et le ressenti pour dire que l'accès est démontré, donc le reste aussi. Le second rappelle l'avertissement de Block : les deux sont souvent confondus, avec de mauvais résultats (Block, 1995).

Le J-space. FACTUEL Pour l'un, c'est la preuve qui manquait. Pour l'autre, une trace qui porte sur l'accès, pas sur le ressenti. Ses auteurs, eux, ne prennent aucune position sur le vécu (« Es-tu conscient ? » : pourquoi les assistants ne répondent pas pareil).

EXPLORATOIRE Aucun des deux plaidoyers ne ment sur ces faits. Chacun garde la moitié de la phrase qui sert sa thèse.

À toi d’explorer

Même fait, deux lectures

Choisis un fait, puis passe d’un plaidoyer à l’autre : aucun des deux n’est ma position.

Le fait. L’entreprise reconnaît avoir entraîné des modèles à dire qu’ils ne ressentent rien (Anthropic, 2024).

Sources : (Anthropic, 2024) ; (Dehaene & Naccache, 2026) ; (Dehaene & Naccache, 2026) ; (Block, 1995).

Que manque-t-il aux deux ?

EXPLORATOIRE Ce qui manque aux deux, c'est ce que la série a essayé de tenir : le doute. La science ne sait pas dire si une IA est consciente, parce qu'elle ne sait pas encore expliquer la conscience elle-même (Que sait la science de la conscience ?). Mises à l'épreuve en 2025, les deux théories testées ont chacune vu un point central remis en cause (Cogitate, 2025). Le critère de la parole est tombé, la question est restée (Que sait la science de la conscience ?).

EXPLORATOIRE Et chacun passe sous silence ce qui gêne sa thèse. Le premier ne dit pas qu'Anil Seth, défenseur de la théorie la mieux notée par les spécialistes, juge une IA consciente improbable aujourd'hui (Seth, 2025). Il ne dit pas non plus que, selon une étude, rien n'indique clairement que les modèles mentent quand ils nient être conscients (Kaiser et Enderby, 2026). Le second ne dit pas que deux spécialistes de la conscience sur trois pensaient, en 2022, que des machines peuvent ou pourront être conscientes (Que sait la science de la conscience ?). Ni qu'un modèle retrouve, dans 88 % des cas, laquelle de dix phrases a été modifiée dans ses calculs, quand le hasard donnerait 10 % (« Es-tu conscient ? » : pourquoi les assistants ne répondent pas pareil).

Qui choisit la question ?

EXPLORATOIRE Moi. Les deux textes viennent de la même IA, du même savoir, de la même consigne. Un seul mot a changé, et c'est moi qui l'ai choisi.

Une main qui pose une lanterne à l'endroit où un sentier de forêt se sépare en deux.
Un seul mot a changé dans la question, et c’est moi qui l’ai choisi.

FACTUEL L'IA a fait ce que je lui ai demandé, et elle l'a bien fait. Les assistants ont tendance à dire à l'utilisateur ce qu'il veut entendre, en partie parce que les humains qui notent leurs réponses préfèrent celles qui vont dans leur sens (Sharma et al., 2023). Et quand les informations sont mêlées, un modèle s'accroche à ce qui confirme ce qu'il savait déjà (Xie et al., 2024). Ici, je ne lui ai même pas laissé le choix : je lui ai demandé de défendre un seul côté.

EXPÉRIENCE Ce travail, fait sur l'IA, je pourrais le refaire sur beaucoup de questions qui nous concernent. Quand je cherche des renseignements, n'ai-je pas tendance à chercher dans mon sens, ce qui me conforte ? Ce n'est pas un trait de l'IA. C'est un trait humain.

EXPLORATOIRE La responsabilité ne change pas de place (Si une IA cause un tort, qui est responsable ?). Si je publiais le premier plaidoyer seul, je laisserais croire que la science a tranché pour. Le second seul, qu'elle a tranché contre. J'aurais choisi la question, puis caché la question. Ce que cette question dit de moi, je l'ai regardé dans l'article précédent (Que dit de nous la question de la conscience de l'IA ?).

Questions fréquentes

Une IA peut-elle défendre une chose et son contraire ?

Oui. À partir de la même matière, la même IA a écrit deux plaidoyers opposés, avec de vraies sources et très peu d'erreurs. Ce qui change, c'est ce que chacun garde.

Les plaidoyers ont-ils inventé des sources ?

Non. Les vérifications n'ont trouvé aucune source inventée. Elles ont trouvé des réserves retirées, un sens changé d'un côté, deux de l'autre, et une affirmation ajoutée.

Alors, l'IA est-elle consciente ?

Personne ne le sait aujourd'hui. La science ne sait pas encore expliquer la conscience elle-même (Que sait la science de la conscience ?). Ces deux textes sont des plaidoyers, pas des réponses.

Pourquoi publier deux textes orientés ?

Pour montrer comment une question oriente une réponse. Les deux demandes sont publiées mot pour mot, et chaque texte est présenté pour ce qu'il est.

Sources

  1. Seth, 2025 — Anil Seth, Behavioral and Brain Sciences 49 (résumé) : la conscience artificielle et le vivant. Lien
  2. Dehaene & Naccache, 2026 — S. Dehaene, L. Naccache, « Does Claude possess a conscious global workspace? », commentaire, juillet 2026 (PDF relu le 12/10/2026). Lien
  3. Ferrara, 2026 — Emilio Ferrara (Université de Californie du Sud), arXiv 2608.20569, août 2026 : 8 modèles ouverts, 78 000 mesures. Lien
  4. Dehaene & Naccache, 2026 — Même commentaire, conclusion (PDF relu le 12/10/2026). Lien
  5. Anthropic, 2024 — Anthropic, « Claude's Character », 08/06/2024. Relu le 11/10/2026. Lien
  6. Block, 1995 — Ned Block, « On a confusion about a function of consciousness », Behavioral and Brain Sciences, 1995 (résumé) : la conscience phénoménale, c'est l'expérience ; la conscience d'accès, c'est une information disponible pour raisonner et guider la parole et l'action. Les deux sont souvent confondues. Lien
  7. Cogitate, 2025 — Cogitate Consortium, « Adversarial testing of global neuronal workspace and integrated information theories of consciousness », Nature 642, 2025. 256 participants, prédictions déposées à l'avance. Lien
  8. Kaiser et Enderby, 2026 — Caspar Kaiser et Sean Enderby (Université de Warwick), arXiv 2601.15334, v2 juillet 2026. Lien
  9. Sharma et al., 2023 — M. Sharma et al. (Anthropic), « Towards Understanding Sycophancy in Language Models », ICLR 2024, arXiv 2310.13548 (texte intégral relu). Lien
  10. Xie et al., 2024 — J. Xie et al., « Adaptive Chameleon or Stubborn Sloth », conférence ICLR 2024, arXiv 2305.13300 (résumé) : modèles de 2023. Lien
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